08 Nov. 2006
L’ambassadeur des Etats-unis se prononce pour l’application de la loi sur la déclaration des biens, et le remboursement des fonds publics détournés.
Calcul fait, il faut 444 jours pour mettre sur pied une entreprise au Cameroun. Ce temps est perdu en paperasse, en procédures administratives, en demande d’autorisations diverses. Pour faire partir un container de marchandises du port de Douala, de Limbe ou de Kribi, comptez 10 jours. Dans le sens inverse, 51 jours sont nécessaires à qui veut importer la moindre cargaison de marchandises.
Dans ces conditions, si vous avez un million de dollar à investir, dans un secteur quelconque, quelque part dans le monde, songeriez-vous au Cameroun? L’ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun s’est posé la question, et a donné la réponse : c’est pas sûr. C’était hier au cours de l’ouverture du forum sur l’investissement au Cameroun, organisé par le Commonwealth Business Council.
"Le Cameroun, a certainement ses atouts, par exemple une main d’œuvre et des managers qualifiés, d’abondantes ressources énergétiques, de grandes potentialités agricoles et hydrauliques, et beaucoup de ressources naturelles. Quelques investisseurs viennent ici. J’observe cependant que beaucoup d’autres préfèrent investir leurs millions de dollars ailleurs en Afrique, dans des pays aux potentialités inférieures à celles du Cameroun", a-t-il déclaré en anglais. L’ambassadeur s’est étonné de ce que des pays pauvres en ressources comme le Bénin, Madagascar, le Mali, le Rwanda et le Burkina Faso enregistrent une forte croissance. "Et quel est leur avantage comparatif?", s’est-il écrié-il, avant de répondre : "La bonne gouvernance, ou au moins, une meilleure gouvernance".
Niels Marquartd, depuis février dernier, multiplie les occasions pour dénoncer les pratiques qui plombent l’économie camerounaise. Au premier rang de ces maux, figure la "culture de corruption" qui gangrène l’ensemble de la société camerounaise. Cette fois-ci, il a profité de la présence du fleuron camerounais du monde des affaires pour livrer son analyse des liens entre corruption et croissance économique. "Il est impossible de parler d’investissement sans parler franchement la lutte contre la corruption, il est impossible d’encourager l’investissement et la lutte contre la corruption, sans impliquer à la fois les leaders du gouvernement et du secteur privé", a-t-il expliqué.
Déclaration des biens
L’ambassadeur a salué l’adoption récente, par 28 entreprises membres du Gicam, d’un code d’éthique des affaires. Il a aussi pris actes de l’engagement du chef de l’Etat à combattre ce fléau qu’il qualifie de "phénomène public". Les décisions intervenues ces derniers jours, notamment la levée de l’immunité parlementaire des députés Edouard Etonde Ekotto et André Boto’o à Ngon, et les mesures d’assainissement prises dans les secteurs tels que la police et la santé, à son avis, traduisent la volonté des pouvoirs publics de combattre le fléau.
Il y a cependant un "mais". Un sentiment d’impunité prévaut actuellement, malgré tout, au Cameroun. L’ambassadeur apprécie " la du gouvernement d’assurer l’égalité de tous devant la loi". Il relève les lacune du "Programme national de gouvernance", publié part le Premier ministre Ephraïm Inoni. Selon Niels Marquartd, ce document de six pages trahit l’absence d’une véritable stratégie de lutte contre la corruption au Cameroun. La démarche actuelle, qui consiste en des actions "ad hoc", lui semble inefficace. Il recommande un "stratégie systématique", caractérisée, entre autres, par l’implication des acteurs indépendants et la mise en place de solides institutions de lutte.
Pour l’ambassadeur des Etats-Unis, il est temps que la Commission nationale anti-corruption (Conac) annoncée au début de l’année entre en fonction, que la loi sur la déclaration des biens soit entre en application, en rapport avec l’article 66 de la Constitution. Et, surtout, que les fonds publics détournés soient récupérés, de manière à décourager ceux qui, à l’avenir, pourraient subir la tentation de la corruption.
Pour terminer, Niels Marquartd a raillé ceux qui expliquent les demi-mesures et les arrangements avec la bonne gouvernance en ces termes : "Le Cameroun, c’est le Cameroun". Même si les mauvaises pratiques peuvent être perçues comme "le prix à payer pour la remarquable stabilité et la paix sociale dont jouit le Cameroun", l’ambassadeur Niels Marquartd dit rêver du jour où on pourra dire: "Le Cameroun, ce n’est plus le Cameroun".
Xavier Luc Deutchoua , Quotidien Mutations