24 Nov. 2005
Le magazine américain Business 2.0. dans sa livraison de novembre a réalisé un dossier spécial sur l’entreprise en charge de la production, du transport et de la distribution de l’énergie électrique au Cameroun depuis juillet 2001.
“ Le projet du géant du service public, Aes, d’électrifier le Cameroun, pays sous-développé, a failli imploser. Aujourd’hui pourtant, il est en train de devenir l’un des redressements d’entreprise les plus extraordinaires à l’échelle mondiale. ” C’est par ces termes que le journaliste et écrivain américain, Gregg Pascal Zachary introduit les résultats de l’enquête qu’il a réalisée sur Aes Sonel en juillet dernier. Cette enquête intitulée "Plugging in Africa" (Cap sur l’Afrique) a été menée au Cameroun dans les milieux économiques et politiques, auprès des hommes de médias et des leaders d’opinion, ainsi que des clients entre autres à Yaoundé, Douala, Boumnyebel, Songloulou, Edéa. Il ressort de ce travail que Aes Sonel a connu trois premières années laborieuses au Cameroun, marquées par des délestages et des coupures intempestives d'électricité qui ont hanté le monde des affaires et les familles entières ; provoquant de vives mouvements de protestation dans plusieurs villes du Cameroun. Les populations se plaignaient alors des dommages économiques, matériels et parfois humains qu'elles subissaient.
Gregg Pascal Zachary trouve à ces désagréments, des raisons à la fois endogènes et exogènes. Selon lui, “ les dieux étaient mécontents ” au point de recourir aux chefs traditionnels et chamanes pour implorer le pardon. “ Lors de la cérémonie d’inauguration d’une nouvelle centrale thermique, il (Jean David Bile, Ndlr) invita des chefs traditionnels à chanter et à faire des librations d’eau, de vin et de whisky pour implorer les faveurs des dieux ”, écrit-il en reconnaissant que les pluies se faisaient rares au Cameroun, asséchant fleuves et barrages. Ces derniers, relève-t-il, “ avaient été laissés à l’abandon et le plus important d’entre eux (le barrage de Songloulou, Ndlr) présentait des fissures qui, bien que ne comprenant pas de risques immédiats d’effondrement, exigeait quelque 40 millions de dollars américains en réparations. Les équipements vitaux de protection contre les inondations d’un autre barrage ne fonctionnaient pas. Des dizaines de milliers de poteaux électriques en bois étaient pourris et devaient être remplacés.”
Un état des lieux désastreux qui, ajouté à une absence d’autres soumissionnaires sur le projet de privatisation de la Sonel aurait pu, selon l’analyse de G. Pascal Zachary, indiquer que Aes s’engageait dans un guêpier. Malheureusement, imbue par une politique expansionniste, la compagnie américaine a versé 70 millions de dollars en espèces pour obtenir 56 % des parts du capital de la Sonel, dont elle devenait ainsi l’actionnaire majoritaire.
Les causes endogènes
L’autre source des malheurs de Aes que relève l’enquête de G. Pascal Zachary c’est l’inexpérience du groupe dans le monde des affaires en Afrique, et surtout dans le secteur de l’énergie électrique. Et le journaliste raconte : “ Elle (Aes, Ndlr) possède une seule société d’électricité à Indianapolis et environ 20 unités de production aux Etats-Unis ; le reste de ses activités est dispersé dans 27 pays. ” Malgré son inexpérience sur le continent, Aes va multiplier les maladresses en nommant un premier directeur général au Cameroun qui n’avait jamais travaillé en Afrique et qui avait un handicap linguistique. Mark Miller, puisqu’il s’agit de lui et que les populations ont baptisé “ Dark Killer ” engage une politique de remplacement des cadres nationaux par des Américains qui évoluaient sur un terrain inconnu. Le mécontentement est à son comble comme le témoigne les nombreuses marches contre la compagnie où des manifestants arboraient des T-shirts portant des inscriptions “ Aes, Go home ” ; le paiement des factures par les clients devient de plus en plus irrégulier ; la fraude se diversifie et Aes Sonel frôle sa pire crise sociale interne.
La situation est épouvantable.
Alors même que le groupe Aes-Sirroco entraîné par les vagues d’un crash boursier, frôlant d’ailleurs un dépôt de bilan, ne peut plus soutenir sa filiale camerounaise. Aes se ravise et nomme en 2002 un nouveau directeur général, une Britannique qui, bien que parlant le français et connaissant l’Afrique ne réussit guère à placer ses efforts au-dessus des espérances. Elle entreprit la construction de la centrale thermique à fuel lourd à Limbe. Mais la saisie des équipements de ce projet au port autonome de Douala retarde le chantier. Le chiffre d’affaires de Aes-Sonel pour l’exercice 2003 touche les 109 milliards de Fcfa, en hausse de 24% par rapport à l’année 2002. L’histoire tumultueuse de Aes Sonel ne s’arrête pourtant pas. “ Aes n’avait pas le savoir-faire nécessaire pour gérer ce type d’entreprise ”, se rappelle alors Justin Ndioro, le principal conseiller de Paul Biya en matière d’énergie et président du conseil d’administration de Aes Sonel.
Sérénité retrouvée ?
Les problèmes perdurant, un autre changement à la tête de Aes Sonel intervient. En février 2004, la société américaine basée en Virginie jette son dévolu sur Jean David Bile qui est dans l’entreprise depuis 27 ans et qui est “ l’un des quelques Camerounais qui occupaient encore des postes élevés ”, souligne le reporter américain. “ Il annula une hausse de tarif pourtant prévue ; les tarifs avaient augmenté de 30 % depuis l’arrivée de Aes, et Bile savait que d’autres augmentations ne feraient qu’exacerber les critiques vis-à -vis de la compagnie ”, renchérit-il. Il relève que Jean David Bilé se bat pour débarrasser Aes Sonel de ses vieilles et étranges habitudes, notamment la fraude et la corruption des agents. Il a inititié un programme de renouvellement des compteurs installés pour la plupart en 1945 ou 1958. “ L’effet combiné des initiatives de Bilé est prometteur. Les centrales d’Aes Cameroun produisent à l’heure actuelle 20 % d’électricité de plus qu’avant la reprise par la compagnie. […] Bilé a amélioré de 10 % le taux de recouvrement. […] Il s’attend à ce que la société réalise un chiffre d’affaires d’environ 250 millions de dollars américains en 2005 et réalise une marge bénéficiaire d’environ 30 millions de dollars que Aes devra partager avec l’Etat du Cameroun. ”
De toutes les façons, Gregg Pascal Zachary lie les belles performances du groupe Aes aux perspectives radieuses de sa filiale camerounaise. “ Les résultats de Aes se sont considérablement améliorés lorsque les projets internationaux au Cameroun et ailleurs ont commencé à payer ”, affirme le journaliste. Ainsi, la compagnie semble avoir retrouvé la sérénité. Ses actions qui avaient chuté jusqu’à 3§ en mi-2002, ont grimpé de 60 % au cours de l’année dernière pour se situer à 16 §. De là à dire qu’un autre tournant dans l’histoire de la société américaine au Cameroun depuis 4 ans est amorcé. Reste à garantir aux opérateurs économiques et aux particuliers, bref à l’ensemble de ses clients du réseau interconnecté sud, une saison sèche sans délestages. Car comme l’évoque Gregg Pascal Zachary, “ électrifier le Cameroun est essentiel pour son développement, si le pays doit jamais se sortir de la pauvreté et refaire son retard, l’électricité en sera le moteur. ”
Par Noé Ndjebet Massoussi
Le 24-11-2005 Â Quotidien Mutation