10 Nov. 2005
Les éditeurs et la Sociladra estiment à environ 70% la part des ouvrages piratés sur le marché.
Tharcisse Gatwa, directeur des éditions Clé, ne sait plus où donner de la tête. La piraterie du livre scolaire n'a pas fini de lui donner des cauchemars. Un important lot d'ouvrages contrefaits et récemment saisis par ses soins est soigneusement rangé dans un coin de son bureau à Yaoundé. Il y jette, de temps en temps des coups d'oeil à la fois furieux et impuissants : "Le problème de la piraterie du livre scolaire, déplore-t-il, se pose chez nous avec acuité. Nous avons été durement affectés au niveau des activités de production littéraire dans plusieurs provinces du Cameroun. Notamment, le Nord-Ouest, le Sud-Ouest, le Littoral et le Centre".
De son propre aveu, sur la vingtaine d'ouvrages inscrits au programme et édités par la maison Clé en 2004, une infime quantité seulement a pu être distribuée. Pour l'année en cours, précise -t-il, le phénomène a pris de l'ampleur. Les livres les plus contrefaits sont ceux de format moyen, "entre 100 et 200 pages".
En tête de liste, Ewa an other plays de Ane Tanyi Tang et Lake Gode de Bole Butake. Plusieurs exemplaires ont été saisis dans les localités de Buea, Limbé, Mutengene, Kumba, Tiko et Bamenda. Par le passé, indique le directeur des éditions Clé, les contrefacteurs et les contrebandiers s'intéressaient à d'autres ouvrages. Les plus prisés étaient, De la médiocrité à l'excellence d'Ebénézer Njoh Mouéllé et Balafon d'Engelbert Mveng.
Même s'il se montre reservé sur les chiffres réels du manque à gagner pour sa structure, Tharcisse Gatwa affirme que les pertes sont colossales. Il évalue à près de 70%, la part de marché du livre scolaire acquise par les réseaux de contrefaçon. Pour lui, les unités de production et distribution formelles, écrasées par diverses charges notamment fiscales, se contentent du reste, soit 30%.
A la Société civile des droits de la littérature et des arts dramatiques (Sociladra), le même constat d'enracinement de la piraterie est fait. Administrateur et représentant de cette structure de gestion des droits d'auteurs au comité national de lutte contre la piraterie, André Bang fait ainsi observer que le problème du livre scolaire piraté est "un vieux phénomène" qui a eu le temps de s'implanter solidement au Cameroun. Devant l'adversité qui se structure progressivement, les pirates ont developpé des artifices subtils qui leur permettent d'échapper à tout contrôle.
Filières
L'administrateur de la Sociladra rapporte ainsi, pour le dénoncer, le comportement de certains libraires qui passent des commandes à Messapresse, Clé, Mac Millan et autres avant de se tourner vers des imprimeries complices pour multiplier, à leur convenance, les livres les plus démandés.
L'un des artifices consiste à exposer les livres fournis par les distributeurs officiels sur les rayons tandis que les livres contrefaits sont vendus en priorité. Ces transactions permettent aux pirates d'écouler une bonne partie de leur produits grâce aux circuits formels. Les enquêtes menées par la Sociladra ont ainsi établi que les dictionnaires (français-espagnol, français-anglais; français allemand...) sont parmi les ouvrages scolaires les plus piratés dans la ville de Yaoundé.
A côté des filières de piraterie nationales, ainsi que le soutient Peter Awa, représentant au Cameroun de la société d'édition Mac Millan, les livres contrefaits proviennent aussi, en bonne partie, du Nigeria. "Des Camerounais se rendent au Nigeria où ils passent des commandes dans les imprimeries. La porosité des frontières et la corruption des douaniers permettent ensuite l'entrée d'importants stocks de livres ainsi piratés sur le marché national", précise-t-il. Cette position est soutenue par Tharcisse Gatwa des éditions Clé, qui désigne les provinces camerounaises frontalières du Nigeria comme les portes d'entrée et les principaux marchés sur lesquels sont écoulés ces produits contrefaits.
Devant cet état de fait, des initiatives ont été prises pour contrecarrer le mal. A cet effet, les éditeurs affirment avoir saisi le ministre d'Etat, ministre de la Culture, Ferdinand Léopold Oyono, et "attendent toujours de pouvoir le rencontrer pour essayer de le sensibiliser davantage", confie Tharcisse Gatwa. De même, la forte présomption qui laisse penser que le gros des livres piratés provient du Nigeria, les a poussés à adresser une correspondance au ministre de l'Economie et des Finances. La suite donnée à cette correspondance reste attendue. Une autre démarche a été entreprise auprès du ministre du Commerce "qui s'est engagé à mettre en branle les représentations provinciales de son ministère pour s'attaquer aux pirates", confie le directeur des éditions Clé qui ne cache toutefois pas ses reserves quant à l'application effective de cette mesure : "le délégué provincial du Sud-Ouest [Ndlr, l'une des provinces les plus touchées par la piraterie] s'est ouvertement plaint du manque de moyens pour mener à bien sa mission".
Dans ce contexte marqué par les bonnes intentions du gouvernement qui ne sont pas toujours suivies des faits, le laxisme de l'appareil judiciaire est également mis à l'index. "Un certain Kamsu, pirate averé, a été condamné à 6 mois de prison ferme avec le paiement d'une somme de 10 millions de Fcfa aux éditions Clé. Mais il se trouve qu'il a été relâché sans avoir purgé sa peine et nous attendons toujours de recevoir ce que le tribunal nous a octroyé", déplore le directeur des éditions Clé. A ce sujet, André Bang de la Sociladra interpelle ouvertement les pouvoirs publics : "Que le gouvernement demande aux responsables de la Justice et à leurs auxilliaires de collaborer". Déjà , la Sociladra annonce un certain nombre de mesures pour la protection du droit d'auteur au Cameroun. Parmi celles-ci, l'autorisation de pressage qui permettra désormais à l'imprimeur de multiplier et, comme le souligne André Bang, tous les libraires devront s'assurer que les livres qu'ils vendent sont estampillés.
Claude Tadjon, Quotidien Mutations