12 Août 2005
De l’argent est octroyé aux étudiants, mais le toucher est parfois un parcours du combattant.
Eric Kongou journaliste à l’hebdomadaire Global football aurait pu penser à une mauvaise blague quand on lui apprend, près de 2 ans après avoir quitté l'Ecole supérieure des Sciences et techniques de l'Information et de la Communication (Esstic), qu'il était bénéficiaire d'une aide universitaire. Quelques coups de fil passés lui signifieront que c'était loin d'être un canular. Vivant à Douala, il saute dans le premier bus le 24 juin 2005, dernier jour de paiement. La hâte d'atteindre Yaoundé s'explique par la mise en garde d'une connaissance qui lui a martelé au téléphone, "il faut y être avant 13h. Sinon, tu ne toucheras pas ton argent".
Comme lui, de nombreux autres étudiants se retrouveront à l'Esstic pour toucher cette manne qui tombait du ciel. Il ne suffit pas de voir son nom couché sur la liste des bénéficiaires pour être certain de toucher son argent. Car, le personnel de la Direction de l'Assistance et de l'Orientation (Dao) du ministère de l'Enseignement supérieur (Minesup), devenu pour quelques heures distributeurs de billets de banque, est intransigeant. Chacun devrait présenter une photocopie de sa carte nationale d'identité et les reçus des frais d'inscription, à défaut, sa carte d'étudiant. C'est le début du calvaire pour certaines personnes qui n'en croient pas leurs oreilles. "Comment peut-on me demander de présenter mes reçus alors que j'ai quitté les bancs depuis belle lurette? ", lance un jeune homme. Toujours est-il que chacun se démènera comme un beau diable pour avoir les pièces justificatives sur son statut d'étudiant dans cette école à un moment donné.
La mise en garde adressée à Eric Kongou sera avérée. Les "retardataires" qui se sont rendus au Minesup, à partir du lundi 27 juin 2005, ont été renvoyés sans autre forme de procès. Leur pied de grue aura été vain. "Vous n'aurez pas votre argent. Où étiez-vous quand nous passions dans vos universités? Peut-être qu'on vous le donnera après les Jeux universitaires", leur dit-on de manière discourtoise. La réalité sera tout autre, puisque à Dschang, la Dao paiera, pendant deux jours, ceux qui avaient effectué le déplacement. Certaines sources indiquent que l'intervention de l'Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) est pour beaucoup dans ce revirement de situation. Mais, on ne sait toujours pas ni quand, encore moins comment ceux qui n'ont pas pu avoir leur pécule seront désintéressés… Voilà la grande inconnue avec cet argent qui est arrivé au moment où on s'y attendait le moins. Des sources proches du Minesup indiquent que cet argent est une partie des quatre milliards de francs Cfa que le chef de l'Etat avait débloqué en avril dernier pour mettre fin à la crise qui avait secoué les universités camerounaises.
Répartition
De cette rondelette somme sera tirée le montant de 304.075.000 F Cfa destiné exclusivement aux aides universitaires. Selon la répartition qui suit: 48.775.000 F Cfa aux 559 étudiants de Buéa; 45.675.000 F Cfa aux 575 étudiants de Douala; 48.425.000 F Cfa aux 604 étudiants de Dschang; 43.000.000 F Cfa aux 552 étudiants de Ngaoundéré; 112.000.000 F Cfa aux 1478 étudiants de Yaoundé I et 46.200.000 F Cfa aux 616 étudiants de Yaoundé II-Soa. Les heureux élus ont certainement rempli les critères suivants: être régulièrement inscrit dans une Université d'état, l'excellence, être en deuxième année au moins et justifier d'un handicap (il concerne exclusivement les étudiants handicapés et les cas sociaux).
Il existe plusieurs catégories d'aide qui équivalent à un montant précis. L'excellence pour les étudiants de niveau II à V: 75 000 F Cfa, les jeunes filles des Filières Scientifiques: 100 000 F Cfa, les étudiants de Doctorat: 150 000 F Cfa et les étudiants handicapés et cas sociaux avérés: 75 000 F Cfa. Pourtant, lors des récents paiements, on a pu constater que des étudiants de niveau 1 sont passés à la caisse. Tout comme, il est impossible qu'un étudiant excellent et par ailleurs handicapé puisse bénéficier des deux aides.
Pourtant, ces aides ne sont pas du même registre et ont chacune un budget à part. Surtout que les étudiants handicapés qui se sont retrouvés dans cette situation avaient bien leur nom sur les deux listes. Depuis la mise en application de la réforme universitaire en 1994, la bourse, "Epsi" comme l’appelait affectueusement ceux qui ont connu cette époque, a été supprimée. Pour compenser ce sevrage brusque, l'actuel Secrétaire Général de la présidence, Jean Marie Atangana Mebara, à l'époque ministre de l'Enseignement supérieur, instaure les aides universitaires en 1998. "Le montant de l'aide variait entre 50.000 Fcfa et 75.000 Fcfa", indique Roméo Ebassa Embolo, étudiant entre 1999 et 2002. Mais, au moins, jusqu'au départ de Jean-Marie Atangana Mebara du Minesup, ces aides ont eu le mérite d'être régulières. Après son départ de l'Enseignement supérieur, les aides s'effectueront de manière sporadique au point qu’on accumule des années de retard de paiement. Comme ce fut le cas en juin dernier. Ce qui n’est pas sans laisser peser une hypothèque sur la subsistance de ce mode d’assistance.
Regard : Flou
Ainsi donc, au mois de juin dernier, le ministère de l'Enseignement supérieur a octroyé des aides à certains étudiants. Des aides équivalentes à 304.075.000 Fcfa. Si on peut reconnaître qu'il s'agit d'une bouffée d'oxygène pour près de 5000 étudiants qui ont reçu entre 75 000 F Cfa et 150 000 Fcfa, il faut reconnaître aussi que les conditions d'octroi de cet argent aux bénéficiaires pose de réels problèmes.
D'une part, il y a l'irrégularité avec laquelle les étudiants concernés perçoivent leur argent. Car dans le cas d'espèce, l'aide tombe après trois ans de trêve. C'est en fait depuis le départ de l'ancien ministre de l'Enseignement supérieur, Jean Marie Atangana Mebara, que les étudiants n'ont plus régulièrement perçu de l'argent. On peut alors s'étonner que cette manne arrive au lendemain d'une grève qui a terrassé l'université camerounaise et secoué les autorités. Au moment de ces mouvements d'humeur, au rang des revendications des grévistes, il y avait la supression des droits universitaires et surtout le retour de la bourse à l'université qui a disparu depuis les années 1990.
Maintenant que les fonds ont été débloqués, il y a de quoi fustiger le retard qui est survenu dans le paiement de ces aides. En plus, non contents de donner l'aide trois ans après la date prévue, à un moment où plusieurs bénéficiaires ont quitté l'université, et où certains ne sont même plus au pays, les autorités du ministère de l'Enseignement supérieur imposent une période de paiement de moins de dix jours et la présence physique du bénéficiaire. Passé ce temps, les étudiants retardataires devront se battre au ministère pour rentrer en possession de leur dû. Entre les frais relatifs à la composition des dossiers, les frais de transport et même d'hébergement, il est possible de dépenser plus que ce que l'on espère recevoir. En réalité, tout se passe comme si l'on donne d'une main et que l'on tente d'arracher de l'autre.
Il y a également lieu de s'étonner de la méthode cavalière avec laquelle les aides ont été distribuées. Pour certains, au rectorat de l'université de Dschang, et ce, en plein jeux universitaires. On en est à se demander si le processus ne cache pas des relents d’achat des consciences et de démonstration de la part du ministère de l'Enseignement supérieur.
Par ailleurs, les critères d'octroi des aides restent flous. Les cadres du Minesup restent peu diserts sur le sujet. Pourtant, il revient que contrairement à ce qui devrait se faire, des étudiants de niveau 1 ont tout de même reçu de l'argent. Alors que certains étudiants, excellents et par ailleurs handicapés n'ont pas perçu les deux aides, leurs noms figurant pourtant sur deux listes.
Les fonds avaient-ils été débloqués dans les deux cas ? Qu'est-il advenu de l'argent qui n'a pas été payé ? A ces personnes dont le nom apparaissait plus d'une fois ainsi qu'à ceux qui n'ont pas pu se présenter pour une raison ou une autre. Le flou persiste, comme il persiste sur la date du prochain paiement. Déjà qu'on a essayé de présenter ce dernier comme le fruit de la magnanimité du président de la République, qui à la suite de la grève a débloqué près de 4 milliards de Fcfa. Des fonds qui n'étaient rien de plus que la subvention normale que l'Etat doit chaque année verser aux universités d'Etat. Il a donc fallu attendre une grève pour qu'on la verse enfin. En définitive, l’étudiant Lambda ne saura jamais ni comment, ni quand, ni pourquoi il a reçu ou non, l’aide du gouvernement. Un gadget politique, que l’on ne sort qu’à dessein.
Priscille G. Moadougou, Quotidien Mutations